La Tribune du Sport


Inoubliable soirée

Source : Top Mercato

Source : Top Mercato

Après être passée à travers lors du barrage aller pour le Mondial 2014 en Ukraine (0-2), la France a réussi l’un des plus retentissants exploits de son histoire en s’imposant 3-0 au match retour au Stade de France. Le meilleur après le pire ? Typiquement français.

 

C’était un soir à inverser le cours de l’Histoire. Un soir où les joueurs, devenus apôtres de leur destin, appliquent les consignes tactiques avec leurs trippes plutôt qu’avec leur tête. Presque naturellement. Un soir pour les cœurs courageux et les âmes vaillantes. Un soir où les footballeurs font taire les polémistes ingrats alors que ce sont eux qui aliment leurs conversations de connaisseurs à la machine à café ou même parfois leur compte en banque lorsqu’ils sont journalistes.

 

J’avais dit à l’aller que les Ukrainiens avaient administré aux Bleus une leçon tactique et une leçon d’envie collective. Hier, l’élève a brusquement giflé le maître dans un retournement de situation aussi improbable que jouissif.

 

Source : Le Parisien

Source : Le Parisien

C’était donc un soir où la France devait marquer trois buts pour s’arroger le droit de siroter une caïpirinha l’été prochain sous le soleil brésilien. Tactiquement, il fallait donc tout changer et retrouver ce qui fait le sel d’une équipe inscrite au palmarès de la Coupe du monde : solidité défensive, bloc haut, variation des types de relance, verticalité du jeu, mobilité et permutations des attaquants.

 

Alors pour ça, Didier Deschamps a révolutionné son équipe. Changement de système et remplacement de la moitié de sa formation. Adieu 4-2-3-1, bonjour 4-3-3. Cinq joueurs sortent, cinq nouveaux rentrent et quels nouveaux !

Lloris

Debuchy – VaraneSakho – Evra

Cabaye

Pogba – Matuidi

ValbuenaBenzema – Ribéry

 

Au passage, c’est presque toute la colonne vertébrale française qui a été modifiée. L’impact fut majeur. Grâce soit donc rendue à l’entraîneur qui a su mettre de l’ordre dans ses idées.

 

Sakho, nouveau chef de l’arrière-garde

 

Une équipe se construit d’abord sur la sérénité inspirée par la charnière centrale. La valeur n’attend point le nombre des années selon l’adage maintes fois vérifié. Ainsi, Rafael Varane (20 ans), remplaçant de Koscielny suspendu, et Mamadou Sakho (23 ans), se substituant à un Abidal carbonisé, ont réalisé une performance de très haut vol mardi.

 

Source : Goal.com

Source : Goal.com

Leurs qualités sont complémentaires et sont probablement à mettre en relation avec le championnat où ils évoluent respectivement. Pour le jeune Varane, titulaire au Real Madrid, on a pu admirer la confiance balle au pied, la qualité de relance et la science du placement. Même si sa naïveté face à un dribble de Bezus dans la surface aurait pu coûter très cher à l’équipe de France (28e).

 

Dans l’axe gauche, on a pu admirer un Sakho aux forces retrouvées : puissance athlétique, hargne et lecture du jeu. Débarqué avant le match amical contre la Belgique cet été en raison d’un manque de temps de jeu au PSG et remplacé par l’expérimenté Abidal, l’ancien Parisien s’est refait une santé outre-Manche, à Liverpool. Plus que cela, on a senti l’ancien chouchou du Parc des Princes capable d’élever son niveau de jeu à l’envie, ou bien plutôt d’élever son envie à un très haut niveau. La France s’est dégoté un patron, capable tour à tour de replacer ses partenaires et de sauver les Bleus.

 

En témoigne ces interventions pleines de sang-froid (19e, 45+1e et 83e) qui ont tant soulagé les Bleus. Par ailleurs, sa relance a aussi progressé. A trois reprises durant les dix premières minutes, il a tenté de trouver Ribéry sur le côté gauche avec une précision nouvelle. Son engagement à toute épreuve fut finalement récompensé de deux buts : le premier de l’espoir (22e) et le troisième du salut (72e). Ce sera très dur pour Eric Abidal de récupérer son bien d’ici le Brésil…

 

Le règne d’un Cabaye « box to box » et d’un Matuidi « double p »

 

Le 4-2-3-1 m’avait considérablement séduit pour sa propension à devenir un 4-1-4-1 très offensif. Mais ce mardi, Deschamps a dégainé le 4-3-3 et son incroyable richesse potentielle sur le plan tactique.

 

Les titularisations de Cabaye (en fausse sentinelle) et de Valbuena (en milieu axial droit dézonant) ont été une bénédiction pour la France. Finie la conservation de balle stérile, empruntée et gourmande de Nasri, bonjour le « box to box » à l’anglaise du Magpie de Newcastle. Omniprésent, Cabaye le fut donc d’abord en assumant avec tranchant sa part du travail à la récupération, près de sa « box », sa surface de réparation. Il a ensuite pris les commandes du jeu long, s’est projeté sans crainte vers le but adverse avant de faire apprécier son incroyable frappe de balle.

 

Source : 20 Minutes

Source : 20 Minutes

Son bilan statistique n’est pas flatteur mais quatre actions illustrent son influence sur le sort de la rencontre :

 

1) Cette passe (après une merveille de jeu en triangle) pour Valbuena qui déclenche une frappe soudaine, bien repoussée par Pyatov (31e) ;

 

2) Cette frappe que remet, involontairement, de la poitrine Valbuena à Benzema sur le deuxième but français (34e) ;

 

3) Ce boulet de canon propulsé à près de trente mètres bien bloqué par Pyatov (71e) ;

 

4) Et enfin cette énième longue transversale expédiée dans la surface, à l’origine de la délivrance : renvoyé de la tête, le ballon atterri dans les pieds d’Evra. Frappe du Mancunien à 20 mètres repoussée par Pyatov sur Pogba. Le Turinois met en retrait pour Ribéry qui écrase son tir… Une tentative qui se transforme en passe décisive pour Sakho, lequel traînait encore dans les parages pour inscrire le troisième but du genou (72e).

 

Mais si Cabaye a été, à mes yeux, l’homme du match hier, Matuidi a été encore le « double p » des Bleus : le « poumon pitbull ». Avec lui, la France possède un cerbère qui prend du plaisir à récupérer comme un deuxième ligne de rugby prend son pied à gratter le cuir dans un ruck. Pogba est lui resté dans le même niveau de performance qu’en Ukraine : puissant à la récupération, bien placé et souvent à l’interception dans le premier rideau défensif ainsi que capable d’apporter le surnombre dans la surface ukrainienne mais malheureusement souvent imprécis.

 

Ces trois joueurs ont abattu un travail considérable à la récupération. Les trois attaquants ont gêné la relance mais les trois milieux ont tout simplement régné sur ce match, tuant dès la ligne médiane un nombre incalculable de constructions slaves.

 

Tout aurait donc marché, tactiquement, « comme par enchantement »

 

A l’issue du match aller, tout était allé de travers : trop de jeu long stérile en première période, trop peu de danger porté sur le but ukrainien (une seule réelle occasion de Nasri à la 65e), pas de verticalité, pas de montée des latéraux de peur de se faire manger par les véloces et techniques ailiers ukrainiens dans le dos ou encore un Ribéry incapable de sortir de l’étau slave de deux ou trois défenseurs collés à ses crampons.

 

Source : Sports.fr

Debuchy a fait un très bon match (Source : Sports.fr)

Tout est « comme par enchantement », rentré dans l’ordre hier. Pourquoi ? D’abord parce que si la France s’était trouvé une sérénité en défense, l’Ukraine vécut tout le contraire. Dans son arrière-garde, il manquait deux titulaires du match aller : le latéral droit Fedetkiy (suspendu à cause de son jaune reçu face aux Bleus), qui était l’un des anges gardiens Ribéry à Kiev, et le central gauche Kucher, expulsé en fin de match vendredi pour l’ensemble de son œuvre. Deux joueurs sur quatre, c’est tout simplement gigantesque dans une défense, surtout lorsque les automatismes de l’arrière-garde ukrainienne lui avaient permis de rester sur huit matchs sans encaisser de but !

 

Le tableau est évidemment devenu complet avec l’exclusion de Khacheridi (47e) pour un deuxième carton jaune et une faute sur Ribéry :

Zozoulia

Konoplianka – Bezus – Iarmolenko

Edmar – Rotan (cap)

Shevchuk – Rakitskiy – Khacheridi – Mandzyuk

Pyatov

N.B. Les noms des remplaçants des deux suspendus sont en gras et soulignés.

Par ailleurs, l’Ukraine n’a pas agressé autant la France qu’à Kiev. Son pressing était toujours bien organisé mais il fut appliqué seulement à partir de la ligne médiane (et non vingt mètres dans la moitié de terrain française). Autre élément, les jaune et bleu ont paru moins en jambes, sans doute épuisés par leur incroyable match aller. Leurs fautes étaient donc, cette fois, effectuées suffisamment en retard pour qu’elles soient rapidement et systématiquement sanctionnées par l’arbitre (trois ou quatre fautes dans les dix premières minutes sifflées), ce qui a calmé les ardeurs défensives des Ukrainiens.

 

Il n’en fallait pas davantage à Ribéry pour ressusciter. Mais le joueur européen de l’année a également vécu une belle soirée parce qu’il a su sortir de sa zone de confort (le côté gauche). C’est dans l’axe qu’il a placé une mine, repoussée par Pyatov dans les pieds de Sakho sur le premier but (22e). Variant son placement, c’est bien à gauche qu’il adressa un centre parfait à Benzema sur un but refusé pour hors-jeu (30e). C’est dans l’axe de nouveau qu’il frappa deux fois au-dessus (64e et 81e) et c’est enfin, à droite, qu’il ajusta mal sa tentative qui se transforma en passe décisive pour Sakho sur le dernier but (72e).

 

Source : Le Parisien

Benzema exulte (Source : Le Parisien)

Même s’il n’a pas marqué, le Bavarois a fait un grand match et a pesé dans le jeu car il a su s’adapter et dézoner.

 

Pour la verticalité du jeu et la précision du jeu long, je vous renvoie à l’incroyable rôle de Cabaye, dépositaire du jeu des Bleus à lui tout seul. Mais aussi à la mobilité exceptionnelle de Benzema qui a bien plus varié les zones de réception sur les longs ballons longs que Giroud. Sa mobilité et ses appels ont fait très mal à la défense expérimentale des Ukrainiens. Sinon, Valbuena a fait du très bon Valbuena : dézonant, jouant vite entre les lignes, se montrant constamment généreux dans l’effort, gênant la première relance ukrainienne et trouvant deux fois le cadre (2e et 31e).

 

Pour le jeu offensif des latéraux, on a clairement vu Debuchy monter à nouveau, dès la première période (c’est un de ses centres qui est à l’origine du deuxième but tricolore) tandis qu’Evra s’est lâché en fin de match et sa frappe aurait pu faire mouche si Pyatov n’avait pas été en état de grâce, quelques secondes avant le troisième but des Bleus (72e).

 

Oui la France a donc tout mieux fait. J’avais mentionné la ferveur du public de Kiev, celui du Stade de France a à son tour joué un rôle décisif dans l’énergie transmise aux joueurs. Des joueurs tout de suite transcendés comme l’atteste ce bijou de frappe enroulée de Valbuena bloquée par Pyatov (2e).

 

Source : 20Minutes.ch

Source : 20Minutes.ch

En revanche, et c’est le seul bémol que je mettrais, la France n’a pas été assez patiente lorsqu’elle menait 2-0 à dix contre onze (c’est-à-dire presque toute la deuxième période). Elle a joué trop direct, coupant court à ses redoublements de passe tant frustrants pour un adversaire moins bien doté techniquement. C’est d’ailleurs à ce moment qu’elle a été le plus secouée : une frappe de Bezus après une mauvaise relance plein axe (49e) et une grosse occasion pour Rakitskiy dont le tir fut finalement capté par Lloris après un début de partie de billard (70e).

 

Mais ne boudons pas notre plaisir, la France a remporté un exploit majuscule et historique :

– lors des trois barrages pour un Mondial où une équipe avait été défaite 2-0 à l’aller, jamais elle ne s’était finalement qualifiée ;

– si l’on va chercher du côté de la Ligue des Champions, une seule équipe (seulement !) avait réalisé pareille prouesse : le Barça l’an passé face au Milan AC.

Quand on vous disait que cette équipe commençait à jouer « à l’espagnole ».

 

Roland RICHARD

@rolandrichard

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Une Réponse to 'Inoubliable soirée'

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  1. Sur Médiapart, Ariane Walter a émis l’idée que le match puisse avoir été acheté. Hypothèse tout sauf ridicule :

    http://blogs.mediapart.fr/blog/ariane-walter/201113/ariane-walter-france-ukraine-match-truque#comments

    En revanche, la démonstration est à la fois maladroite et imprécise. Voici ma réponse (puisqu’il faut être abonné pour commenter sur le site de Médiapart) :

    Sur le fond, acheter un match est tout à fait possible. Mais l’article le démontre malheureusement assez mal. Si l’on prend le match sur le plan strictement du jeu :

    – certes Pyatov renvoie la balle sur le premier but mais il signe une performance de très haut vol (une demi-douzaine d’arrêts incroyables), bizarre pour un portier acheté, non ?

    – concernant le but hors-jeu, personne ne dira le contraire, Benzema est hors-jeu. Mais deux minutes plus tôt, il marque un but valable (et finalement refusé). Si l’arbitre est acheté, pourquoi n’a-t-il pas accordé le premier (nettement moins problématique) ?

    – concernant le 3ème but, il a bien été marqué par Sakho et non contre son camp (cela fait déjà beaucoup d’imprécisions dans ce papier).

    – Enfin concernant le carton rouge, il y a geste d’antijeu : tacle irrégulier, non-maîtrisé, avec impact sur la jambe (même si Ribéry simule odieusement derrière) sans toucher le ballon. Cela vaut indéniablement un deuxième jaune.

    Après, ça ne m’empêche pas de m’interroger sur l’apathie des Ukrainiens au pressing. Pressing si redoutable au match aller et si mou mardi. Mais acheter une équipe entière coûte cher. Surtout que si l’Ukraine n’est pas dans une période faste économiquement, ses clubs de football sont très riches. Donc les joueurs ont des hauts salaires (donc durs à acheter).


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